PREFACE.
Les forêts du Yucatan et de l’Amérique centrale sont aujourd’hui, pour la majorité des habitants des États-Unis, même ceux qui se disent scientifiques et bien informés, autant une terra incognita que l’Amérique l’était pour les habitants de l’Europe avant sa découverte par Cristobal Colon en 1498, lorsque pour la première fois il aperçut la côte nord de l’Amérique du Sud et la longea de l’embouchure du fleuve Orénoque à Porto Cabello dans le Golfo Triste.
Quelques-uns, après avoir lu les livres de J. L. Stephens, de Norman et d’autres touristes qui ont visité à la hâte les ruines des anciennes villes cachées dans les profondeurs de ces forêts, ont une vague idée de l’existence de vestiges de maisons en pierre construites à un moment ou à un autre avant la découverte, et affirment avec autorité que « leurs constructeurs n’étaient guère éloignés de l’état de sauvagerie, et qu’aucune de leurs œuvres ne mérite l’attention des étudiants de notre époque ».
Leur civilisation, disent-ils avec assurance, était au mieux très rudimentaire. Ils ignoraient l’art de l’écriture, et les maigres récits de leur histoire inscrits sur des peaux de cerfs, sous forme de représentations picturales, sont presque inintelligibles. Ils n’avaient pas de sciences, pas de culture mentale ni de développement intellectuel. Ils étaient en fait une race dont l’intelligence était pour la plupart d’un ordre inférieur. De ce qu’ils ont fait, on ne peut rien tirer qui ait un rapport direct avec le progrès de la civilisation. » Ils ne peuvent en aucun cas être comparés aux Égyptiens ou aux Chaldéens, et encore moins aux Grecs ou aux Romains ; il ne vaut donc pas la peine de consacrer du temps et de l’argent à des recherches dans les ruines de leurs villes. C’est en Grèce, c’est en Égypte, c’est en Chaldée, que les Américains doivent aller pour faire de nouvelles découvertes. Dans ces pays, il faut créer des écoles pour l’étude de l’archéologie grecque, ou égyptienne, ou chaldéenne : et des écoles américaines ont été établies à Athènes et à Alexandrie, et des expéditions envoyées en Syrie, sur les bords de l’Euphrate.
Mais les savants européens qui, depuis de nombreuses années, ont exploré ces vieux domaines afin d’obtenir des reliques pour remplir les rayons des musées de leurs capitales, et qui ont retourné le sol de l’Orient à la recherche de trésors archéologiques, se tournent maintenant vers le continent occidental pour rechercher l’origine de ces anciennes civilisations qu’ils n’ont pu trouver dans les pays où elles s’épanouissaient jadis ; et ils regardent avec cette révérence qu’engendre le véritable savoir, ces anciens temples et palais américains qui sont des objets de mépris pour certains savants américains modernes.
C’est ainsi que nous voyons s’établir à Paris la « Société des Américanistes » dont le seul objet est l’étude de tout ce qui se rapporte à l’ancienne civilisation américaine. Cette Société, composée d’étudiants, ne ménage pas ses efforts pour obtenir des connaissances sur l’architecture, les sciences, les arts, la langue et la civilisation des peuples qui ont habité, à des époques reculées, les divers pays de ce continent occidental. Une prime de 25.000 francs a été offerte pour la découverte d’un alphabet ou d’une clé des inscriptions gravées sur les parois des monuments du Yucatan et de l’Amérique centrale. M. Désiré Charnay a été envoyé pour obtenir des moules des sculptures et autres précieuses reliques qui sont cachées et perdues dans les recoins des forêts de l’Amérique centrale. Des moulages ont été réalisés à partir des moules qu’il a obtenus. Ces moulages ornent le Musée du Trocadéro à Paris, des copies ayant été présentées au Smithsonian Institute à Washington par M. Pierre Lorillard de New York. Ce monsieur est le seul Américain qui ait jamais contribué par sa fortune et son influence (il a dépensé 25.000 dollars) à des expéditions pour la récupération de faits et d’objets pouvant éclairer l’histoire ancienne de l’Amérique.
Nous avons aussi en Europe le Congrès international des Américanistes qui se réunit tous les quatre ans dans l’une des capitales de l’Europe dans le but de recueillir toutes les nouvelles données, obtenues dans l’intervalle, concernant l’ancienne civilisation américaine.
En Angleterre, à Cambridge, il y a dans l’Université un grand bâtiment spécialement consacré à l’archéologie de l’Amérique centrale. On peut y voir, comme me l’a appris le général Sir Henry Lefroy, les moulages et les photographies obtenus par M. Maudslay, un riche gentleman qui a consacré son temps et sa fortune à l’obtention de fac-similés en plâtre et de photographies des anciens monuments du Honduras et du Guatemala.
Mais qu’avons-nous à offrir à New York, aux États-Unis, aux étudiants en archéologie américaine ?
Il est vrai que M. George Peabody, parmi ses nombreux bienfaits, a laissé une somme d’argent pour la fondation d’un musée qui serait spécialement consacré à la collection d’objets relevant de l’archéologie américaine. Ce musée existe à l’Université de Cambridge, Massachusetts. Il porte son nom. Contient-il des éléments susceptibles de nous éclairer sur l’histoire des anciens habitants de ce continent occidental ? J’ai écrit un jour à un homme influent lié à l’Université pour lui demander de proposer aux administrateurs l’achat d’une copie de mes collections de moulages et de peintures murales.
Sa réponse, datée du 23 juillet 1885, était la suivante : « J’enverrai votre lettre à l’un des administrateurs, l’enjoignant d’accepter votre offre, mais je crains qu’ils ne traitent cette proposition comme ils l’ont fait pour tant d’autres et qu’ils refusent ! La collection de tracés doit être sécurisée. Le moment est venu d’obtenir de telles choses à n’importe quel prix. Nous serons bientôt comme aux Indes, à chasser partout des choses que l’on pouvait facilement se procurer il y a quelques années. »
Mon correspondant a visité les villes en ruine du Yucatan ; il connaît la valeur de mes collections.
J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour attirer l’attention des savants américains, des hommes de loisir et d’argent, sur le fait qu’à New York, des fac-similés parfaits des palais et des temples des Mayas pourraient être érigés dans Central Park, à la fois comme ornement du lieu et comme objet d’étude pour les amateurs d’archéologie américaine qui n’ont peut-être pas les moyens, ni le temps, ni le désir, de courir le risque de se soumettre aux privations et aux difficultés que doivent inévitablement rencontrer ceux qui veulent visiter les villes en ruines.
Mais hélas ! en vain.
Il y a trois ans, j’ai fait réaliser des moulages à partir de certains des moules stéréotypés que j’avais faits des sculptures d’Uxmal et je les ai offerts pour être exposés au Metropolitan Museum of Art à Central Park. Ils ont été placés dans la cave, à l’écart, « faute de place contre le mur ». Le public ne les a jamais vues. Un jour, j’ai fait des remontrances à l’un des administrateurs, et j’ai proposé de vendre au musée une copie de la collection de fresques de Chichen Itza, derniers vestiges de l’art américain ancien. La réponse du monsieur a été la suivante : « Non, ces choses ne sont pas appréciées, elles sont considérées comme sans valeur ». Néanmoins, certaines des illustrations de ce livre sont des photographies des mêmes moulages et peintures murales méprisés.
Au cours de la dernière saison de conférences, j’ai proposé à plusieurs sociétés littéraires, scientifiques et historiques, de donner des conférences illustrées par des vues faites par nous des monuments, et agrandies avec le stéréopticon. Dans tous les cas, j’ai reçu la même réponse. « Notre peuple n’est pas intéressé par un tel sujet ». Quoi ! les Américains ne s’intéressent pas aux antiquités américaines ! à l’histoire ancienne de l’Amérique ! à la civilisation ancienne de l’Amérique !
Désireux de faire connaître le sujet avant que la saison des conférences ne soit terminée, en désespoir de cause, j’ai demandé au Dr John Stoughton Newbury, de l’école des mines du Columbia College, s’il pouvait me donner l’occasion de présenter le sujet devant les membres de l’Académie des sciences de New York. Je n’avais aucun espoir d’obtenir une réponse favorable, mais à ma grande surprise, le professeur Newbury a reçu mon offre avec enthousiasme. Mme Le Plongeon a fait une conférence sur les monuments du Yucatan, le 2 mars dernier, au Columbia College.
Que les dames et les messieurs qui étaient présents disent si les faits et les vues qui leur ont été présentés étaient d’un intérêt suffisant pour retenir leur attention. Une dame, Mme Francis B. Arnold, résidant au 21 West 12th Street, New York, a été si satisfaite qu’elle a demandé à Mme Le Plongeon de donner une conférence chez elle à un groupe d’amis choisis. Que les dames et les messieurs qui étaient présents chez Mme Arnold disent encore une fois qu’il n’y a rien qui vaille la peine d’être vu et étudié dans les vestiges de l’ancienne civilisation américaine.
Que Mme Arnold et le Dr Newbury acceptent nos remerciements les plus sincères pour nous avoir donné l’occasion de présenter l’Amérique ancienne à quelques esprits appréciateurs, sinon plus.
Mme Le Plongeon et moi-même avons écrit deux ouvrages sur le Yucatan. L’un est : « Monuments des Maya, et leurs enseignements historiques ». L’autre : « Le Yucatan, ses palais anciens et ses villes modernes ; la vie et les coutumes des aborigènes ». Nous les avons proposés à plusieurs maisons d’édition, mais la même réponse a été donnée par toutes. « Il n’y a pas d’argent pour la publication de tels livres ; les lecteurs américains ne s’intéressent pas à ce sujet ».
Malgré ces rebuffades, j’ai pris la décision de présenter aux lecteurs américains certains des faits historiques qui ont été mis en lumière par le déchiffrage des bas-reliefs et des inscriptions murales, au moyen de l’ancien alphabet hiératique maya découvert par moi. Je les offre dans ce petit volume que j’ai plaisir à dédier à M. Pierre Lorillard, comme le plus digne d’entre les Américains, pour son aide généreuse aux étudiants en archéologie américaine.
Si la lecture de ce livre ne parvient pas à éveiller dans ce pays un intérêt pour la civilisation et l’histoire de l’Amérique ancienne, alors je suivrai le conseil que l’on dit avoir été donné par Jésus de Nazareth à ses disciples lorsqu’il les envoya dans leur mission de diffusion de l’Évangile parmi les nations : « Et quiconque ne vous recevra pas et ne vous écoutera pas, lorsque vous partirez de là, secouez la poussière sous vos pieds. ». Saint Marc, chapitre vi, verset 11 – car je considérerai qu’il est inutile de dépenser plus de temps, de travail et d’argent sur ce sujet aux États-Unis, me souvenant du sort du professeur Morse, lorsqu’il demanda au Congrès la permission d’introduire son télégraphe électrique dans ce pays.
Dans ce petit livre (que deux des plus importantes firmes de New York ont refusé de publier, estimant qu’il s’agissait d’une mauvaise spéculation), je ne présente que les faits qui peuvent être prouvés par les œuvres d’écrivains connus, anciens et modernes, et par les inscriptions gravées dans la pierre par les savants et les historiens mayas. C’est à vous, lecteur, de juger s’ils sont dignes de votre considération. Augustus Le Plongeon

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